L’homme qui a mangé son propre pied dans un tacos…de la néo anthropophagie ?

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Tribu du mont Hagen, Papouasie.

Pour les francophones qui ne suivent pas forcément les informations mortuaires, au mois de Juin 2018, un homme a reconnu avoir cuisiné dans des tacos quelques bouts de son propre pied amputé. Suite à un accident et à une amputation du membre, l’homme a souhaité conserver son pied et avec l’accord de ses amis, ils ont dégusté la viande marinée. Interview de l’homme disponible ici en anglais.

❤ Attention, des images peuvent heurter la sensibilité des plus sensibles ❤

Vous devez trouver ça absolument ignoble et pourtant l’anthropophagie, en plus d’être un interdit important dans les sociétés occidentales, représente aussi un fabuleux sujet d’étude en anthropologie des sociétés et où parfois l’étude des os peut apporter de précieux indices sur l’existence ou non de la pratique à une époque donnée chez des individus. Ce thème permet également de nous interroger sur ce qui est acceptable ou non.

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La loi globalement dans le monde interdit l’anthropophagie mais la pratique n’a pas forcément disparue malgré ces interdictions. D’où le fait que le cannibalisme soit donc puni par la loi et dans le cas où certaines populations continuent à le pratiquer, elles sont alors vues comme de terribles sanguinaire d’un oeil occidental et ethnocentrique en oubliant l’aspect rituel de cette pratique pour certains.

Pour lire depuis quelques années différents articles, livres et études sur le sujet dans des domaines très variés, j’observe que l’anthropophagie peut être triée comme ceci. Cela est une vue tout à fait personnelle :

  • Des récits anthropologiques ou historiques liés à des rites funéraires ou guerriers parmi certaines populations. Le fait de manger ses proches ou ancêtres est appelé endocannibalisme comme chez les Yanomamis d’Amazonie  où ils mangent les os pilés dans une mixture à contrario des Guayakis qui eux mangent la chair (Pierre Clastres, Chronique des indiens Guayakis 1972).

En revanche, le cannibalisme guerrier est une pratique qui a été rapportée chez des peuples d’Océanie, d’Amérique du Sud et d’Afrique mais cela n’est pas considéré comme une généralité mais plutôt un fait apparu lors de crises (Sociologie comparée du cannibalisme. Ennemis intimes et absorptions équivoques en Amérique, 2013, Georges Guille-Escuret)

La perception du cannibalisme chez les tribus a longtemps été grossie aux époques coloniales ce qui a donné naissance à de nombreux mythes et légendes avec un grossissement du trait « barbare » donné aux personnes la pratiquant, excluant ainsi toute analyse de la portée rituelle et symbolique du cannibalisme pour certains individus dans l’histoire. Cas par exemple visible dans les dires du jésuite Lozano au XVIIIe siècle :

 » toute leur intrépidité est de mener de nuit, par traîtrise, contre ceux qui sont en train de dormir ; non point tant par désir de se venger ou par conviction du butin, que stimulés par leur appétit de chair humaine, car ils s’empiffrent, comme le ferait un tigre, du cadavre des défunts. » Le cadavre, étude de la mort thanatologie, 2006, l’esprit du temps. 

En même temps, d’un point de vue des occidentaux arrivés auprès des peuples pratiquant ce tabou ultime, on peut imaginer un certain choc.

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Iles Fiji, peuple des grottes Naihehe
  • Des criminels anthropophages qui se délectent de leur(s) victime(s). On pense directement à Jeffrey Dahmer qui droguait ses victimes chez lui, violait ante et post mortem et enfin les découpait pour les manger par la suite tout en conservant des mocreaux. En suivant les faits divers, vous verrez de nombreux cas de cannibalisme criminels (récemment deux cas en Russie). Je pense également dans les cas connus les plus récents à Luka Rocco Magnotta qui a filmé le meurtre, le viol post mortem et le découpage de sa victime pour le manger puis a réparti les différents morceaux dans des contenants à travers Montréal.
Jeffrey-Dahmer-Refrigerator-Body-Parts
Frigidaire de Jeffrey Dahmer et ses petites réserves de morceaux humains.
  • L’anthropophagie que j’appelle « floue » c’est à dire que je ne peux pas vraiment les classer dans les catégories au dessus.  Des cas liés à des prises de drogue (la flakka, qui a donné quelques faits divers glaçants), les performances artistiques (Artūrs Bērziņš), l’auto-cannibalisme observé chez certaines personnes (liés à des backgrounds psychologiques compliqués et dont des solutions sont recherchées pour soigner ces personnes).
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Artūrs Bērziņš a créé une oeuvre d’art en proposant à des volontaires de manger de la viande humaine le tout derrière une vitre.
  • Enfin la dernière celle qui me passionne de part sa complexité, l’anthropophagie en cas d’isolement ( vol 571 Fuerza Aérea Uruguaya) ou encore en cas de guerre, de siège ou de famine.
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Anthropophagie lors de la famine de 1922, Union soviétique, Sebastopol. Wikipedia files. 

L’anthropophagie a par conséquent beaucoup inspiré dans les arts et certains tableaux comme Saturne (ou Cronos en grec) dévorant un de ses fils de Goya est presque toujours utilisé pour illustrer le sujet. Sachant que Rubens avait peint le sujet bien avant Goya sur cette thématique.

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Saturne dévorant un de ses fils, Rubens 1636, musée du Prado
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Saturne dévorant un de ses fils, Goya, 1819-1923, musée du Prado

Un sujet aussi tabou que le cannibalisme est donc aussi répugnant qu’attirant. La volonté de manger l’autre prend toujours une dimension particulière jusque dans nos expressions françaises : « Je vais te manger », « tu es à croquer » sont des phrases affectueuses mais avec tout de même une idée d’ingérer quelqu’un. Une appropriation déguisée peut-être? Rentrer dans l’aspect psychologique du cannibalisme ne serait pas aisé pour moi car il n’est pas de mon domaine mais je suppose que les théories peuvent être intéressantes. J’ai pu croiser également une théorie où cannibalisme et désir sont liés ce qui expliquerait l’aspect très sensuel du vampirisme. Mais cela n’est que supposition.

Pourtant, quelques cas de cannibalismes rituels s’expliquent par le fait qu’absorber une chair (humaine ou animale) apporte les bienfaits et les qualités de l’être qui animait cette chair auparavant. Donc un besoin d’absorber très fort et de s’approprier…Ce qui induit les idées de sacré et de profane selon chaque culture dans le temps. Une ambivalence passionnante avec des racines très lointaines dans les explications de ces deux points de vues.

Ce qui m’amène pour finir cet article à un débat toujours visible dans la communauté scientifique à savoir le cannibalisme à la préhistoire et au néolithique, sujets très sensibles et qui grâce à des études anthropologiques permettent d’en savoir un peu plus sur le traitement des os humains à ces époques où bien sûr il n’y a aucune preuve écrite.

Pour exemple le site néolithique d’Herxheim en Allemagne où des restes humains ont été étudiés et montrent des traces de découpe des corps et de fracturation des os. Le tout ressemblant à des pratiques bouchères pratiquées sur des animaux contemporains. Vu l’aspect qui semble très ritualisé et codifié, il serait possible que des raids aient été faits avec par la suite des cérémonies où le cannibalisme a eu lieu ou alors que les victimes soient venues de loin volontairement. Mais tout cela n’est qu’hypothèse bien évidemment mais le cas est très intéressant.
Boulestin B., Jeunesse C.et Zeeb-Lanz A. (2009), Cannibalisme de masse au Néolithique. La Recherche, n°433, septembre 2009, 54-57.

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Herxheim

Par ailleurs, face à d’autres cas de cannibalisme supposés, une étude sur l’apport calorique de la viande humaine a été faite en 2017 en comparant les animaux chassés à la préhistoire et la viande humaine. Un homme de 66 kilos fournit potentiellement 1.300 calories par kilo de muscle. Le mammouth est à 2.000 calories par kilo, l’ours à 4.000 (trois fois plus que l’Homme) tout comme le sanglier et le castor.

Ce qui expliquerait donc plus un comportement rituel qu’un comportement purement alimentaire. Les os concernés par des incisions, marques de dents, de raclure ou encore de fracture pour en sortir de la moelle restent de formidables indices sur le traitement du corps chez nos ancêtres.

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Britain’s Natural History Museum and University College London sur site préhistorique du sud de l’Angleterre

 

Et tant bien même, si le cannibalisme était un jour, via des découvertes, avéré chez la plupart des ancêtres du genre Homo, est-ce que cela changerait la vision sur notre propre évolution ? Est-ce que la qualification de « barbare » attribuée aux pratiques cannibales ritualisées visibles chez des tribus serait alors employée pour qualifier les pratiques de nos ancêtres les plus proches géographiquement ? Est-ce qu’un comportement moralement condamnable de nos jours peut alors être excusé voir compris lorsqu’il s’agit de peuples plus anciens ? Qu’en pensez-vous ? 🙂

A bientôt !

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Hanniballecter

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4 réflexions sur “L’homme qui a mangé son propre pied dans un tacos…de la néo anthropophagie ?

  1. Moi qui étais déjà super heureuse d’avoir découvert ta chaîne que j’aime beaucoup, je suis aux anges depuis que j’ai découvert que tu as également ouvert un blog ! Et ce billet tient ses promesses. J’avoue, je m’attendais à un énième billet sur « Le Pied » (appelons-le comme ça), et je suis une fois de plus agréablement surprise de voir que ce n’est que le point de départ de ta réflexion.

    Merci pour cette pause anthropologique de fin de journée ! Ton écriture est très agréable à lire. Longue vie au blog du Bizarreum !

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