Pourquoi je vulgarise la mort ?

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Bonjour à toutes et à tous,

il était temps que j’expose le cheminement qui m’a conduit à la vulgarisation autour de la mort en adoptant une vision entièrement objective et rationnelle de ce sujet tabou ! C’est ainsi qu’en 2017 je lançais la première chaîne Youtube exclusivement consacrée à cela en France.

Si j’ai pris le parti de parler de ce phénomène social et biologique c’est bien parce qu’il nous met face à plusieurs choses : notre propre relation à notre mort et à celle des autres, l’altérité dont il faut faire preuve pour comprendre le geste funéraire dans d’autres sociétés et à d’autres époques. Cela reste un fabuleux indicateur d’évolution des sociétés et mène à de nouvelles problématiques qui touchent un champ de sciences humaines et dures assez large

Parfois, lors de mes pérégrinations sur internet, je partage (le plus souvent sur Twitter) des photos, des threads (fils de tweets expliquant un sujet) afin d’ouvrir la parole autour de mon sujet de prédilection et bien sûr pour échanger !

Ce que les anglophones appellent le mouvement Death Positive, c’est-à-dire établir un dialogue autour de la mort, s’inscrit dans ma démarche puisque jusqu’à présent je n’avais pas encore croisé de personnes revendiquant  façon de penser en France et dans le domaine de la vulgarisation. Il n’était donc pas aisé de transmettre cette façon de penser en France quand j’ai commencé.

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Coupe sur squelette d’immature permettant de voir la dentition mixte intervenant au moment où les dents définitives remplacent les dents de lait. Photo qui a déchainé les passions il y a quelques semaines.

Il m’arrive d’avoir des réactions très négatives de personnes découvrant ce que je fais et qui ne connaissent pas encore mes travaux. J’observe néanmoins que ces réactions sont le fruit d’un rejet de la mort ou du corps mort liées à des antécédents personnels la plupart du temps. Pour traiter la mort il faut donc avoir une objectivité complète face au sujet et mettre de côté ses propres sentiments et expériences parfois très difficiles.

J’ai régulièrement quelques réactions récurrentes que je vous exposerai ci-dessous avec mes réponses, dans le but de mieux éclairer ma démarche.

 » Tu exposes le crâne d’un enfant mort tu devrais avoir honte ».

C’est une réalité, la mortalité infantile est un fléau toujours d’actualité dans le monde contrairement à ce que beaucoup pensent, bien qu’elle ait diminué dans certains pays en comparaison avec d’autres époques. Ces morts infantiles de masse durant les siècles passés ont permis de remplir les collections d’anatomie en modèles d’ostéologie. Une vérité qui est difficile à entendre, mais l’étude du corps ne se limite pas à des sujets adultes, et dans le passé, les individus ne donnaient pas forcément leur corps à la science comme maintenant ni de la même manière. Il fallait bien que l’anatomie puisse évoluer jusqu’à nos jours pour apporter des connaissances afin de comprendre et traiter au mieux le corps humain et ce peu importe son âge.  Donc oui, parfois je montre des enfants et des fœtus parce que c’est une réalité et que l’objectivité fait que ce sont des cas intéressants en particulier lorsque l’on aborde des pathologies osseuses.

« Tu n’aimes donc pas les enfants/les gens ». Quand j’expose un corps en photo.

Si je n’aimais pas le genre humain je ne m’intéresserais pas au funéraire et je ne voudrais pas apporter un éclairage différent sur cette thématique. Il faut donc, je pense, aimer le genre humain pour s’intéresser à ce sujet et souhaiter que chacun puisse mourir avec dignité selon ses coutumes et ses croyances ou ses souhaits.  Il est évident que parler de la mort fait que j’aime la vie et que l’étude du sujet est profondément anthropologique et permet ainsi de comprendre le rapport au corps et les mentalités.

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« On défèque tous et pourtant on a pas vraiment envie de voir des étrons… » Celui là je l’ai eu plusieurs fois sous plusieurs formes à propos de choses du domaine médical.

Je remarque que ces réactions un peu puériles traduisent un manque de réflexion sur le sujet et une réaction impulsive. Tout d’abord, ce que j’expose sont des pièces muséales, adaptées à un public qui se veut large puisque les musées sont en principe accessibles à tous les publics car c’est une part de leur mission. Le parallèle entre déféquer et mourir est assez intéressant. Je vais me permettre la coquetterie d’enchérir sur le sujet qui a l’air de passionner.
Assimiler la mort à la basse besogne qui est d’expulser ce qui est impur est une réaction qui ne m’étonne que peu ! Puisque cette comparaison renvoie à plusieurs faits de l’imaginaire collectif :

– La mort est la continuité de façon « classique » de la vieillesse qui est source d’angoisse, de perte de la dignité dans l’imaginaire collectif. Oui, les fonctions sont altérées avec les années et la mort en est l’aboutissement. Bien que tout le monde ne meurt pas de vieillesse en étant grabataire.

– La mort est sale. Alors techniquement oui. Je ne vais pas raconter une énième fois que le corps se transforme de l’intérieur occasionnant de nombreux gaz et évacuations de fluides lors de la phase post mortem. Mais il faut bien distinguer si la considération du sale provient de l’aspect physique de mourir ou psychologique. En deux mots, quand vous trouvez cela sale, à quoi cela correspond pour vous ? Si ce n’est que à propos du corps, la mort est loin d’être l’unique cas où un corps puisse être « sale ». A mon sens, vous montrer des faits mortuaires n’a rien de sale puisqu’au final j’aborde la réaction des vivants. Donc exit tout ce qui est choquant gratuitement. Pourquoi cela serait sale alors que depuis les premières inhumations volontaires, l’humain tente d’apporter une dignité au corps et donc d’inclure le pur dans le fait mortuaire ? Chacun ses sensibilités mais ce terme me semble un peu trop… poussé. Cela porte aussi un regard dépréciatif sur certains métiers liés à la mort et dont le but est d’accompagner au mieux les défunts et les proches dans cette période difficile à vivre.

« C’est dégueulasse », « t’es dégueulasse ».
Une réaction à l’image de la précédente toujours liée à une réaction à vif sur le fait mortuaire. Mon avis est que dans une société très aseptisée, les choses du corps et de sa composition sont cachées, comme pour le domaine mortuaire, ce dernier est tabou puisqu’il est difficile de l’aborder dans une société qui ne souhaite pas y être confrontée. Ressenti, phobie, dégoût, cela est très relatif à chacun selon le vécu et les convictions personnelles. Un point que je comprends même si à mon sens connaître notre composition et notre anatomie reste quelque chose qui aide à mieux appréhender  comment fonctionne notre propre machine. Bref, c’est plutôt le champ lexical employé par ceux qui sont choqués par mon travail qui m’interpelle.

 

« Pourquoi vous déterrez des morts, laissez les reposer en paix ! »

Cette remarque est celle que j’ai le plus. Personnellement je ne déterre personne, mes années de fouilles archéologiques commençant à être un peu lointaines ! Par contre c’est une réaction courante lorsque j’aborde des actualités archéologiques et donc funéraires.
La découverte de corps fortuite ou attendue dans un contexte précis engendre de nombreuses questions et sur de nombreux domaines qui dépassent l’archéologie.

Tout d’abord il faut envisager l’aspect juridique, tout ce qui est en lien avec les restes humains est fortement encadré par des lois spécifiques permettant de veiller à l’intégrité du corps du défunt et permettant de poser des bases et des limites en lien avec son traitement scientifique et sa prochaine résidence suite à sa découverte. Toutes les découvertes de corps n’ont pas le même impact. Par exemple, les découvertes sous un parking, cela touche au domaine d’une ville ou d’une région et donc engendre de nombreux débats liés à l’économie et au traitement local du site (et donc la durée des fouilles comme dans le cas de l’archéologie préventive) mais aussi, certains cas peuvent avoir des répercussions à l’échelle internationale comme les fouilles de charniers de guerre. Dans le dernier cas, les corps sont des preuves à conviction lors d’un conflit ou encore des éléments accablants lorsqu’un crime contre l’humanité est soupçonné. Cela ne relève non plus du droit français mais du droit international. Donc toutes les découvertes engendrent des questions d’ordre moral et éthique que ce soit pour la fouille ou le post fouille. A savoir qu’un autre fléau lié à la fouille et la découverte de corps reste le pillage si il n’a pas déjà été opéré et surtout le recel de cadavre (punissable par la loi).

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Les considérations sur le corps humain et sur le traitement des défunts dans le domaine ne font qu’évoluer autour de débats depuis le XXe siècle. On n’expose plus les corps de la même façon dans les musées, on tente de restituer les restes humains obtenus à d’autres époques (cf mon article sur les Mokomokaï) et des réflexions scientifiques sont menées par exemple dans des colloques consacrés à ce sujet comme ici en 2018. L’exhumation des corps dans l’archéologie fait donc face à des réactions qui sont aussi liées au tabou interdisant de déterrer les morts et d’interrompre le repos éternel. Cette réaction suit un cheminement moral et éthique chez les individus, il s’agit d’acquis culturels (chose qui n’est pas du tout commune partout puisque l’exhumation des corps post mortem se retrouve dans de nombreux pays comme à Madagascar ou encore en Indonésie pour en citer quelques exemples). L’exhumation dans le cadre de l’archéologie et de la recherche se confronte aussi aux volontés des descendants dans certains endroits comme pour le cas des momies du volcan Llullaillaco dans les Andes ou des sites funéraires de natifs d’Amérique du Nord. Un ensemble de problématiques qui sont étudiées, débattues et de façon quotidienne dans le milieu de l’archéologie et de l’anthropologie pour concilier la science et l’éthique. La démarche donc de « déterrer des morts » revêt donc des enjeux très importants qui ont notamment pour finalité de mieux comprendre le genre humain, ses pratiques, ses croyances et son histoire.

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Il n’est donc pas question de curiosité morbide mais bien d’un ensemble de données scientifiques intégrées au domaine du funéraire qui font de ce sujet quelque chose qui me passionne et dont l’immensité ne peut que nourrir l’envie de l’explorer davantage ! Un tel sujet mobilise de nombreuses sciences qu’elles soient humaines ou dures et c’est en cela que l’étude de la mort peut être menée par le biais de divers prismes passionnants.

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Ce plaidoyer pour l’étude de la mort et sa vulgarisation arrive donc à son terme et a permis, je l‘espère, de confronter des avis divergents car il est évident qu’un tel sujet ne peut que susciter des réactions contrastées, parfois virulentes, puisqu’elles interrogent des réflexions et des représentations profondément ancrées chez les individus et qui peuvent se traduire par des craintes profondes et cristalliser des angoisses. Cet article a donc pour finalité de mieux exposer ma démarche mais aussi l’état d’esprit et l’éthique qui l’animent afin de partager tout cela avec vous.

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En revanche, je tiens vraiment à remercier les personnes réfractaires mais amicales et ouvertes, les gens qui adorent la thématique, les abonnés actifs ou silencieux qui m’apportent plein de belles choses, de beaux moments de partage et de débat ou qui me racontent comment se passent les coutumes funéraires chez eux. Vraiment un grand merci à vous tous, vous faites aussi la richesse du sujet et c’est merveilleux.

Merci à un de mes proches amis qui se reconnaitra pour sa relecture attentive de ce texte conséquent.

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6 réflexions sur “Pourquoi je vulgarise la mort ?

  1. Intéressant. Beaucoup des gens qui réagissent ignorent qu’il y a quelques décennies à peine, nos traditions funèraires étaient différentes, par exemple on prenait le mort en photo. Je me souviens d’une exposition photos représentant des anonymes qui montrait ce genre de photo. Alors oui c’était glauque. Mais seulement de mon point de vue, finalement. Il y a une dimension sociologique, historique et biologique très intéressante à tout ton travail, même si ma franchise me pousse à te dire que oui, parfois, je me dis que c’est bizarre de se consacrer qu’à ça ^^. C’est donc tout à fait courageux d’y apporter un regard nouveau et surtout, de nous y montrer le positif, ce qui n’est pas toujours évident.

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  2. Très bon article, intéressant de comprendre ta démarche et ton état d’esprit. Continue comme ça c’est un travail de qualité ! Cela change d’autres vulgarisateurs dont le travail est approximatif ou qui manquent d’originalité…

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  3. Très chouette article. Au final, ces réactions sur twitter te permettent de débuter une analyse sociologique de la vision du corps mort dans notre société 🙂
    J’ai deux réactions :
    1) ces retours me rappellent l’air fasciné et horrifié de mon conjoint lorsqu’une de mes collègues et amies archéologue funéraire est venue passer la soirée à la maison et qu’on a discuté projets de recherche actuels et passé.
    Mon mec (pas du tout dans le domaine et assez mal à l aise par rapport à la mort) était stupéfait par la manière naturelle et détachée dont ma collègue parlait cadavres et squelettes.
    2) le lien mort = sale me rappelle aussi pas mal de réactions quand on parle de l’accouchement « on n est pas obligé de savoir tout ça ».
    De la naissance à la putréfaction, un truc à creuser ?

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    1. Un grand merci ! Je ne suis pas étonnée du coup pour les deux réactions citées !! Mais le rapport naissance / mort est exactement ce à quoi je pensais en écrivant l’article et d’ailleurs, cet argument quand je parle de la mort ne passe absolument pas chez le commun des mortels 😀 un grand merci de ton commentaire !

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      1. Et bien sur, c’est sans compter les menstruations, si les femmes ne sont pas mises en quarantaine comme dans certaines civilisations, elles restent encore taboues me si ça s’améliore lentement (cf. « Chattologie » de Klaire fait grrr)

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