Pourquoi fleurir les tombes? Un geste funéraire particulier. Partie #1

 

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L’association des fleurs et des tombes et quelque chose de très fort dans l’imaginaire collectif, pour peu que cela se pratique à l’endroit où l’on vit et dans notre culture. Chaque année, la Toussaint et les Défunts sont des célébrations qui permettent de fleurir en masse les cimetières. L’occasion pour de nombreuses personnes d’aller fleurir les tombes de chrysanthèmes. Nous aborderons ce cas en partie 2 pour comprendre d’où vient cette tradition spécifique appliquée en France le 2 Novembre. Je vais me pencher sur les fleurs et leur utilisation dans le cadre funéraire pour cette première partie et ce au fil du temps.

Car oui, les fleurs ont un langage valable également dans le cadre mortuaire et surtout, nous allons voir que la tradition de fleurir une tombe n’est pas un réflexe pour tous et  qu’elle est sujette à de nombreuses évolutions dans le temps. Ici j’aborde la floraison par le prisme de ma propre culture, pour les périodes les plus récentes et en particulier à partir de l’époque médiévale dans ce contenu.

Flash back archéologique

Pour comprendre d’où vient un rite funéraire et surtout voir si il a perduré dans le temps, le mieux est d’aller directement à la source avec les découvertes archéologiques. Il y a deux choses à distinguer dans l’étude archéologique dans le cadre funéraire pour la floraison :

  • La présence de fleurs qui ont poussé de façon naturelle lors d’une inhumation en fosse par exemple.
  • L’apposition volontaire de fleurs avec le défunt dans le cadre de l’inhumation répondant ainsi à des éléments en lien avec les rites.

Ce qui nous renvoie aux gestes volontaires d’inhumation, prémices pour beaucoup de ce que l’on considère comme un signe de l’humanité du genre Homo. Une question en débat permanent selon les découvertes car la suspicion ou l’évidence d’un fait sépulcral chez nos ancêtres peut remettre en cause des années d’études du sujet. C’est pour cela que plus des tombes volontaires anciennes sont découvertes, plus le retentissement dans la communauté scientifique est forte. L’Archéo-anthropologie va donc intervenir pour définir si des gestes particuliers ont été faits en particulier pour le placement des corps, et/ou si l’on retrouve des objets particuliers autour de ces derniers afin d’évaluer les étapes d’une inhumation volontaire. Cela joue aussi sur la question simplifiée : Quelle espèce d’Homo a fait preuve d' »humanité » en premier en enterrant ses proches de façon volontaire et codifiée ?

Nous allons donc nous intéresser aux tombes possédant a priori des fleurs utilisées de façon ornementale pour débuter cet article, et nous pencher sur quelques découvertes alliant archéologie, anthropologie et archéobotanique. Cet article n’a pas vocation à expliquer pourquoi nous avons un usage des fleurs, mais permet de vous montrer différents cas mais aussi d’aborder en surface l’organisation des cimetières à certaines périodes de l’histoire en France.

La tombe de Raqefet, Mont Carmel.

Les squelettes découverts sur le site de Raqefet  datent d’entre 11 700 et 13 700 ans. J’ai choisi ce cas qui est plutôt « récent » mais j’aurai également pu parler des études de la tombe de Shanidar IV (35 000 ans) en Irak concernant un individu de type Neandertal en présence de pollens multiples mais le sujet étant complexe pour une vulgarisation sur les fleurs, j’aborderai peut être un jour plus en détail ce cas particulier. D’ailleurs, ce cas a fait débat pendant longtemps quant à la présence volontaire de plantes et donc de pollens dans la tombe. Pour nos corps de Raqefet, issus de la culture du Natoufien (chasseurs-cueilleurs en voie de sédentarisation) ils présentent en particulier une inhumation double en fosse et c’est à la suite de recherches poussées qu’il a été pensé qu’un lit de fleurs fraiches eut été déposé sous les corps au moment de la mise en terre. Le site en lui même a permis de découvrir 29 squelettes, mais ce sont les deux cités ci-dessus qui nous intéressent pour cet article. L’un des individus est décédé à la trentaine tandis que l’autre était âgé entre 12 et 15 ans. L’étude des pollens (palynologie) permet d’indiquer une inhumation ayant eu lieu au milieu de l’été avec comme plante un panel de choix : Des plantes odorantes et aromates locaux comme de la menthe et de la sauge. A savoir que ces plantes sont non seulement odorantes mais également très jolies au moment de la floraison, et bien sur très présentes dans diverses pharmacopées du passé.

Raqefet
Tombe de Raqefet

On a donc ici les prémices d’une pratique florale liée au milieu mortuaire et surtout intentionnelle, comme lorsque l’on va fleurir nos morts. Idem pour un autre cas, ce coup-ci en Espagne à El Miron, la « Dame rouge » de culture magdalénienne dont les ossements ont été retrouvés recouverts d’ocre et surtout de particules de plantes jaunes en grand nombre supposant une apposition de fleurs sur le corps selon l’étude taphonomique (science des lois de l’enfouissement) de la tombe afin de déterminer les étapes du rite funéraire pour cette femme robuste de la quarantaine.

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Éléments de la tombe magdalenienne d’El Miron. 18 700 ans.

 

Néanmoins pour les cultures antiques, l’apport de l’iconographie et des sources écrites permettent d’avoir quelques informations comme par exemple la présence de fleurs sur le bucher funéraire romain orné ou le langage des fleurs qu’elles soient en couronnes ou en dépôt dans le cadre funéraire. Pour autant, la représentation du bucher antique lors de reconstitution me fait absolument penser aux buchers d’Asie comme en Inde ou au Népal où la fleur est très présente non seulement de façon habituelle lors des célébrations et également lors des moments de deuil pour accompagner le défunt. J’ai retrouvé la présence de fleurs également sur des momies égyptiennes sous forme de « guirlandes-colliers » bien que ce ne soit pas vraiment un accompagnement floral comme on l’imagine avec une brassée de fleurs, cela reste un élément intéressant sur l’affiliation morts/fleurs. Pour la période Antique, les zones de repos des morts se trouvent en extérieur des villes pour beaucoup de cultures et ce pour des raisons symboliques ou hygiéniques, ce qui changera par la suite comme nous le verrons en Occident pour la période médiévale.

 

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Collier tombe Toutankhamon KV54, feuilles d’olivier, des bleuets et des coquelicots-Métropolitain Museum of Art de New York
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Reconstitution d’un bucher funéraire romain. Exposition Post Mortem au musée Lugdunum. 2010
Le Bizarreum
Crémation sur le ghat de Pashupatinath à Katmandou. Crédit Le Bizarreum

Ce qui ne répond pas à la question :  « depuis quand existe la coutume de mettre des fleurs sur la tombe ? ». A vrai dire, la grande spécialité des articles traitant du sujet est de dire que la tradition nous vient de temps ancestraux. Ce qui ne veut rien dire puisque comme vous pouvez le voir la distinction entre les fleurs intégrée à l’inhumation, à la crémation et celles posées après la mise en bière est importante.

Évidemment, la symbolique des fleurs est fondamentale dans l’étude des pratiques funéraires puisque comme en histoire de l’Art, elles renvoient à une symbolique précise et surtout bien différente selon les cultures. Cela permet d’en comprendre le sens mais aussi le message renvoyé lors des funérailles, car dans les sociétés du passé, lors de la présence de castes, toutes les funérailles ne sont pas égales. Pourtant, au-delà des fleurs, un élément récurrent qui va impacter très fort le monde du funéraire pour les personnes sédentarisées réside dans la présence des arbres. On reste dans le domaine du végétal toujours.

Soldat minoen 1500-1450 avant J-C

Exemple ci-dessus, une découverte qui remonte à quelques années mais dont des discussions sont sorties en 2017 à propos d’une tombe de soldat minoen non pas inhumé avec des fleurs mais au pied d’un olivier déjà présent au moment de l’inhumation posant alors la question aux chercheurs sur la symbolique de l’arbre dans les sociétés les plus anciennes. A vrai dire, si je vous parle d’arbres c’est qu’ils ont une part importante beaucoup plus tard dans le milieu funéraire et en particulier au Moyen-Age. A noter tout de même que la symbolique des fleurs pendant l’Antiquité existe déjà ne serait-ce que pour leurs qualités, leurs vertus, leur beauté et donc leur langage. Il faut aussi remettre en contexte, un corps enterré sans dalle au dessus de lui pourra voir la floraison naturelle dans la terre qui a servi à l’inhumation. En réalité, je ne trouve que très peu de source à ce sujet. A mon sens, la fleur étant dans tous les cas présente dans la vie quotidienne des populations anciennes tant en cuisine qu’en pharmacopée, son utilisation dans le cadre funéraire devait être je pense cadrée et régie par des règles de savoir vivre particulières. Un sujet complexe à creuser. Si des spécialistes lisent cet article et souhaitent en parler sur le blog, la porte est ouverte comme à l’accoutumée.

Des arbres et des morts au Moyen-Age 

Mais ce qui nous semble indissociable de la tombe à l’heure actuelle, c’est-à-dire défunt et fleurs n’a pas toujours été une réalité. Nous allons faire un bon à l’époque médiévale où comme vous le savez si vous me suivez, la mort est omniprésente de fait car elle survient régulièrement au sien des populations et progressivement dans l’art. Puisque dans un tout autre registre, l’évolution de la représentation de la mort sous forme de squelette ou de grande faucheuse n’a pas toujours été la même selon les périodes. Je vous recommande par ailleurs l’écoute de ce podcast très intéressant sur l’art macabre à retrouver chez Passion Médiéviste.

Les sources médiévales permettant d’avoir quelques idées des funérailles en dehors de l’apport archéologique se trouvent dans les enluminures de livres d’heures. Le livre d’heures est un ouvrage liturgique catholique qui permettait de mener à bien les prières selon les jours et les mois à l’image d’un calendrier de prières pour faire très simple puisque ce sont des ouvrages complexes et très étudiés. Ici, cette partie traitera plutôt le cimetière chrétien à l’époque médiévale car il est un pilier de l’évolution du cimetière chez nous dans sa forme générale bien que par la suite chaque religion aura sa propre organisation du cimetière sous forme de « carrés » ou de cimetières à part entière ultérieurement.

Avant de parler des enluminures, il faut garder à l’esprit qu’elles ne sont pas à prendre au pied de la lettre. Il y a plusieurs lectures des enluminures, même si elles sont des visions réalistes mais aussi symboliques étant des sources importantes pour les travaux des historiens et des historiens de l’art. Elle demandent de faire appel à une bonne connaissance de la liturgie et des textes religieux pour leur interprétation et leur lecture. Également, toutes les régions n’intègrent pas dans les enluminures locales les mêmes éléments. Certaines présenteront la veillée alors qu’ailleurs on y verra plutôt des inhumations. Cela est très variable selon les époques et les régions. On retrouve une grande simplicité dans les représentations d’inhumation avec la présence du linceul attesté pour des sépultures médiévales (parfois le défunt est nu en enluminures mais cela est un trait symbolique faisant un rappel à la nudité et son symbole chez les chrétiens). Pour autant, le suaire sera lui aussi représenté sous diverses formes, qu’il soit cousu, épinglé ou encore fermé par des cordelettes. La représentation est variable mais la technique de fermeture est attestée par l’archéologie. Pour en revenir aux fleurs, on voit qu’il n’y a pas de motifs floraux sur ou à côté des morts bien que l’enluminure puisse être entourée de scènes florales qui ne sont pas forcément en relation avec la lecture de l’enluminure centrale. Idem, les représentations de cimetières montrent un certain dénuement autour des croix tombales avec une floraison naturelle autour.

 

Cela reste cohérent avec le fait qu’au Moyen-Age, le cimetière est un lieu de vie, malgré sa clôture et son emplacement proche d’un lieu de culte, le cimetière reste une zone de rencontre tant pour le commerce que pour les bavardages. Ainsi, le cimetière caractérisé par son arbre noble et sa clôture n’a pas vocation de lieu calme dédié au recueillement à cette époque. La présence systématique de fleurissement volontaire semble donc plutôt compliquée tandis qu’on en retrouve rarement la représentation hormis sur quelques enluminures du XVe avec des fleurs symboliques comme des pensées dessinées de façon sporadique dans le paysage. Tout ce qui touche au funéraire dans l’histoire, et en particulier les espaces d’inhumation bien délimités  répondent à des normes ou des lois qui devaient être respectées à l’époque. En soi, à part les arbres symboliques du cimetière médiéval, pas de signes de nos fleurs volontairement posées sur les tombes ne sont à ma connaissance relatés dans les écrits d’époque.

Le changement de statut au XVIIIe siècle

De grands bouleversements vont arriver au XVIIIe siècle puisque le cimetière qui était une zone de vie, va se transformer petit à petit, et va cesser au fur et à mesure d’être le lieu joyeux qu’il était. Le cimetière va être envoyé en périphérie des habitations. En 1755, le Code de la nature de Morelly propose même de mettre prisons et cimetières ensemble afin que les deux fonctionnent ensemble à l’occasion… Des nouvelles lois sont adoptées dont celle de 1776, ordonnance royale,  et vont modifier la géographie des cimetières, l’implantation de ces derniers anciennement très proches des lieux de culte. Pour des raisons d’hygiène, d’organisation des villes, les morts sont priés de quitter le monde des vivants. Ces changements sont importants et vont ouvrir la voie à de nouvelles pratiques : L’inhumation en caveaux ou en tombe simple côte à côte dans des cimetières qui sont plus proches de ce que nous connaissons en France aujourd’hui. Le début du XIXe siècle va faire débuter l’ère de ces cimetières que nous connaissons : Cimetière du Père Lachaise, cimetière de Loyasse, cimetière de Montmartre…et beaucoup d’autres. Et nos fleurs alors? Opulentes, adorées, détestées, symbole de réussite sociale du défunt et des vivants…c’est à retrouver très prochainement en partie 2 de cet article.

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Sources :

-Earliest floral grave lining from 13,700–11,700-y-old Natufian burials at Raqefet Cave, Mt. Carmel, Israel. Dani Nadel, Avinoam Danin, Robert C. Power, Arlene M. Rosen, Fanny Bocquentin, Alexander Tsatskin, Danny Rosenberg, Reuven Yeshurun, Lior Weissbrod, Noemi R. Rebollo, Omry Barzilai, and Elisabetta Boaretto « The Red Lady of El Mirón ». Lower Magdalenian life and death in Oldest Dryas Cantabrian Spain: An overview ArticleinJournal of Archaeological Science 60 · March 2015
-The Magdalenian Human Burial of El Mirón Cave (Ramales de la Victoria, Cantabria, Spain): Introduction, Background, Discovery and Context ArticleinJournal of Archaeological Science 60 · February 2015
– Jean-Didier Urbain, L’archipel des morts cimetières et mémoire en Occident 2005 petite bibliothèque Payot
– Philippe Ariès, L’homme devant la mort volume 1, le temps des gisants 1985 collections Point
– Philippe Ariès, L’homme devant la mort volume 2, la mort ensauvagée. 1985 collections Point
– Edgard Morin, L’homme et la mort, 1970 éditions du seuil
– Anne Marie Tillier, L’homme et la mort : l’émergence du geste funéraire durant la préhistoire 2009 CNRS éditions
– Maurice Godelier, La mort et ses au delà, Biblis CNRS 2018
– Christian Goudineau, catalogue d’exposition rites funéraires à Lugdunum, Editions Errance 2009.
– Archéologie du cimetière médiéval Marc Durand Revue archéologique de Picardie Année 1988
La genèse du cimetière médiéval urbain : l’exemple de la topographie funéraire de Toulouse (vers 250-1350) Gregor Wild Archéologie du Midi Médiéval Année 1999
Étude anthropologique d’un cimetière de paroisse rurale : les sépultures (8e-19e s.) de Rigny (Rigny-Ussé, Indre-et-Loire) Anthropological study of a rural parish: burials of the 8th to 19th centuries at Rigny (Rigny-Ussé, Indre-et-Loire) Christian Theureau
-https://www.smithsonianmag.com/history/golden-warrior-greek-tomb-exposes-roots-western-civilization-180961441/

 

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